• Les écrits perso des internautes
  • Slapjack (Page 2/2) :

     

    Le vieux

    Ils m'ont déposé là, inutile, bon à rien.
    Mes gosses ont décidé qu'c'était bien la pension.
    Aucun d'entre eux ne m'voulait dans sa maison.
    Et puis, on m'avait dit qu'ici, je serais bien.
    Depuis qu'ma femme est morte, ça a tout chamboulé.
    Pensez ! On avait appris à s'connaître depuis l'temps !
    Comme si je perdais une moitié de moi, subitement.
    Si, si, je vous assure, c'est la vérité vraie !
    Moi, même seul dans la maison, ben, je n'voulais pas partir.
    Toute une vie passée là : ça en fait des souvenirs !
    Eux tous, ils s'en moquaient : je n'devais pas rester là.
    Ils ont bien fait les choses : en deux mois, c'était fait.
    Ma maison vendue, bradée, soldée ! Je n'pouvais pas croire ça.
    Et vous savez c'qu'on a construit dessus, après l'avoir rasée ?
    Un Mac Donald ! Ma femme, de voir ça, ça l'aurait tuée,
    Si elle était pas déjà morte. Elle qui aimait tant bien manger !
    Et puis, me voilà ici, dans cette maison de retraite.
    Y'a tout l'confort moderne, mais je n'suis pas à la fête,
    Moi : ici, y'a que des vieux tous tristes, tous déprimés,
    Qui ne parlent pas. Ce que c'est déprimant !
    C'est bête, j'aurais bien voulu aller chez mes enfants :
    Presque tous mes copains sont morts aussi,
    J'ai plus grand monde à qui parler.
    Plutôt chez mes enfants qu'ici !
    Seulement, ils m'accusent de radoter.

    Seulement, ils n'ont pas compris que je ne radote pas :
    C'est juste que je ne vis plus que par mes souvenirs et mes rêves.


    Les mecs

    Ils se grattent les couilles, le soir, d'vant la télé.
    Ils disent que faire l'amour, c'est rien que pour l'hygiène.
    Ils sont même incapables de dire un seul " je t'aime "
    A une fille, à la place c'est " toi, j'voudrais t'sauter ".
    Ils se disent intellos mais regardent " C'est mon Choix ",
    " Turbo ", ou bien le Loft, pour la piscine et Loana.
    Quand ils parlent pas de cul, c'est l'foot ou les bagnoles.

    Bon, je vais faire court, car l'sujet n'est pas drôle.
    J'suis content d'une chose, ça, faut bien l'avouer.

    Quand je les vois, ces mecs, c'est de ne pas être pédé.


    Meilleurs voeux

    Je ne sais pas vous, mais, vraiment, pour moi,
    C'est horrible, les vœux du Jour de l'An.
    Et le pire, c'est qu'on y a droit
    Chaque année. Il faut toujours se lever tôt
    (Alors qu'la veille, on a fait la bringue) pour aller voir
    Des gens qu'on évite de fréquenter toute l'année,
    Parce qu'on les trouve cons.
    Tous les collègues de boulot, les voisins, les beux-parents, voire
    - Et c'est ça le pire - le patron.
    C'est toujours pareil, ils te sortent les sourires de circonstance,
    Avec les gâteaux secs, le Ricard ou l'mousseux
    A dix balles (Pardon : à un euro cinquante-deux).
    Et on se fait risette, on entre dans la danse
    Des salamalecs d'usage : " Et les enfants ? Et les vacances ? Et le boulot ? "
    Et on parle de sa bagnole, de sa baraque, de bouffe et de cuisine
    (Alors qu'on a baffré comme 15 hier soir, et qu'on a pas faim,
    ni envie d'entendre parler de nourriture). On montre des photos,
    Alors qu'on attend qu'une chose : qu'tout ça s'termine !
    Et que les autres en face s'en tapent, mais alors bien, hein !
    On se tortille sur sa chaise, on regarde discrètement
    Sa montre, on voudrait bien se lever et partir,
    Mais cela ne se fait pas.
    Eux ont bien sûr repéré le manège, mais ne disent rien.
    Ils voudraient bien vous demander de foutre le camp,
    Mais, même poliment, il faut bien le dire,
    Non, cela ne se fait pas.

    J'ai, une fois encore, été injuste avec tous ces gens.
    Ils ont au moins un moment de joie en commun,
    Une fois la porte refermée et tous en souriant :
    " C'est fait ! On n'revoit plus ces cons avant l'an prochain ! "


    Quelqu'un

    Je le vois encore : il était là, assis par terre,
    Son chien sur ses genoux, des étoiles dans les yeux,
    Au milieu de la foule des regards dédaigneux,
    De haine ou de mépris, symbole de la misère.

    Sans savoir pourquoi, me voici près de lui,
    Le cul sur sa carpette, en dessous le pavé.
    On fume une cigarette et on ne se dit rien.
    Il me regarde longtemps, et puis il me sourit.
    Me désigne du menton les dames à chien-chiens
    Qui nous observent à la dérobée.

    " Tu sais, c'est moi qui les plains.
    Je les empêche sûrement de digérer leur bon repas de ce midi,
    Un clodo, là, par terre, ça leur coupe l'appétit,
    Même s'ils ne se priveront pas de rebaffrer demain.

    Ils ont leur belle vie, la maison, la bagnole,
    Les p'tits plats du dimanche, les vacances à crédit…
    Tu sais, moi, ces choses-là, j'en rigole.
    Dans leur monde à eux, rien, non, rien n'est permis.

    Leurs contraintes se nomment l'Etat, les impôts,
    Le patron, la famille, les horaires, le boulot,
    La femme ou le mari, et même les amis,
    La société en un mot, ou ce monde pourri.

    Moi, je suis l'dernier homme libre, libre parmi les terriens,
    C'est on n'peut plus simple, chez moi, y'a rien de ça.
    Dans mon monde de rien,
    Je suis le Roi des Rois !"

    Il s'arrête, me sourit, ne dit rien.
    Au bout d'un moment, je me lève et lui tends la main.
    Il ne me voit plus. Je m'éloigne un peu et me retourne.
    Il pleure.


    Tu seras un homme, mon fils

    Si tu crois n'avoir que des qualités, quand les autres n'ont que des défauts,
    Si tu méprises le travail, la patience et l'obstination,
    Si tu comptes te servir des autres pour ton égoïste profit,
    Si tu tends la main droite en cachant la gauche,
    Si tu écrases les faibles pour faire sourire les forts,
    Si tu penses que la fin justifie les moyens,
    Si tu as perdu la faculté de rêver,
    Si tu attends le départ d'un autre pour dire du mal de lui,
    Si ton miroir te montre tel que tu veux te voir,
    Si ce n'est plus pour le bonheur que tu mènes tes combats,
    Tu seras un connard parmi d'autres, mon fils.


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